« La peine, moyen vil en lui-même, qui répugne à tous les sentiments généreux, est élevée au premier rang des bienfaits quand on la considère non pas comme un acte de colère ou de vengeance contre un coupable ou un individu infortuné qui s’est laissé entraîné par de mauvaises inclinations, mais comme un sacrifice indispensable au salut commun ».

Cette phrase, prêtée à Jeremy Bentham par Etienne Dumont dans sa traduction de la Théorie des peines et des récompenses, résume bien l’utilitarisme pénal.

La peine, en soi, est un mal, car elle consiste à infliger une souffrance. Or comme on ne peut pas revenir sur ce qui a été fait (sur le crime commis), il serait insensé d’ajouter un mal (la peine) à un autre mal (le crime), si cela n'entraînait aucune conséquence positive.

Autrement dit, la peine ne peut se justifier que si les bienfaits qu’elle apporte surpassent la souffrance qu’elle cause.

Les bienfaits se résument essentiellement à sa capacité à prévenir des crimes et délits dans le futur, à travers plusieurs canaux :
- la dissuasion générale (savoir que l’on risque d’être puni peut réduire la tentation pour chacun de commettre des infractions )
- la dissuasion spéciale (avoir été condamné peut réduire la tentation de récidiver, afin de ne pas subir une peine à nouveau)
- la neutralisation (les détenus, pendant toute la durée de leur incarcération, ne peuvent commettre aucune infraction)
- la réhabilitation : (certains traitements peuvent diminuer la récidive)

On peut également citer d’autres bienfaits potentiels de la peine :
- la restauration de l’estime de soi de la victime à travers le procès pénal
- la prévention des actes de vengeance individuels

Tous ces effets sont plausibles, mais seules des enquêtes empiriques peuvent déterminer s’ils existent, et dans quelle mesure.

Par conséquent, pour déterminer si les bienfaits de la peine sont supérieurs à son coût (en termes de souffrance humaine), il faut nécessairement s’appuyer sur des études empiriques, notamment pour savoir si la peine dissuade ou réhabilite efficacement. C’est l’objet de la troisième partie de mon livre.

Voici les principales critiques qui sont généralement adressées à l’utilitarisme pénal :

1. L’utilitarisme se désintéresse totalement de la « valeur morale » des individus. Or certaines personnes (des assassins d’enfants, par exemple) « mériteraient » d’être punis, et devraient l’être, quels qu’en soient les conséquences sur le bien-être collectif. Inversement, certains individus (atteints par exemple d’une folie temporaire), du fait de leur irresponsabilité morale, ne devraient pas pouvoir être condamnés, même si c'était conforme à l’utilité publique.

2. L’utilitarisme ne garantit pas un respect absolu des droits fondamentaux de l’individu. Comme l’utilitarisme ne s’occupe que de maximisation du bien-être, il pourrait y avoir des cas où un tel objectif conduirait à recommander de violer des droits individuels. Les deux exemples les plus souvent avancés sont la condamnation d'innocents et l'imposition de peines disproportionnées. 

3. L’utilitarisme serait inapplicable, parce que le bien-être serait quelque chose d’essentiellement subjectif, et qu’on ne pourrait comparer le bien-être d’individus différents. L’utilitarisme ne serait donc d’aucune utilité pratique pour conduire une politique pénale.

Je réponds à la première critique aux chapitres 1, 4 et 5, à la deuxième aux chapitres 2, 3, 5 et 6, et à la troisième dans les 4 derniers chapitres.